Nous avons tous déjà vu, sur les étales d’un marché ou au rayon poissonnerie des grandes surfaces, des crustacés, crabes, homards ou crevettes, posés sur de la glace, les pinces attachées. Nous avons aussi une assez bonne idée de la manière dont la vie de ces animaux se termine, le plus souvent dans un bain d’eau bouillante où ils y sont plongés vivants. Et pendant bien longtemps cela n’a choqué personne. Pourtant, la question de la souffrance potentielle ressentie par ces animaux s’invite aujourd’hui de plus en plus régulièrement dans les débats.

Un changement des mentalités

Pour preuve d’un début de changement des mentalités concernant les crustacés et leurs ressentis, l’interdiction toute récente en Suisse de transporter des homards dans de la glace ou de l’eau glacée et de les plonger vivants dans l’eau bouillante. Depuis le 1er mars dernier, leur transfert doit s’effectuer dans un environnement naturel, c’est-à-dire de l’eau non glacée, et ils devront être étourdis avant d’être tués. Cette loi fait suite à l’adaptation d’ordonnances fédérales du domaine vétérinaire et fait parti d’un ensemble de révision des lois de protection des animaux. Autre exemple avec l’entreprise australienne Nicholas Seafoods, certainement l’une des toutes premières au monde à avoir été reconnue coupable de cruauté animale. En effet, elle a été condamnée en 2017 à payer une amende de 1500 $ en raison de la mise à mort jugée cruelle qu’infligeaient les employés aux homards, ces derniers étant tranchés vivants à la scie à ruban.

Dès l’an 2000, l’écrivain américain David Foster Wallace s’interrogeait sur le sort réservé aux homards: « Même en couvrant la marmite et en s’en détournant, on peut entendre les cognements et claquements du homard contre la paroi. Ou encore les pinces de la créature raclant la marmite. En d’autres termes, le homard se comporte pas mal comme vous et moi si nous étions plongés dans de l’eau bouillante ».

Une prise de conscience qui se fait cependant bien plus tardivement que pour les mammifères, « les crustacés [étant] peu ou pas protégés car les gens présument qu’ils ne ressentent pas la douleur » selon l’éthologue Robert Elwood.

Développement du système neuronal vs ressenti de la douleur

Il est vrai que jusqu’il y a peu, on pensait que les invertébrés, dont font parti les crustacés, ne ressentaient pas la douleur, ceci en raison de leur système neuronal moins développé que celui des mammifères. Pour exemple, le homard possède 100 000 neurones là où l’être humain en possède 100 milliards. Une différence qui fait pencher certains spécialistes vers une absence de douleurs chez les homards et autres crustacés. La biologiste italienne Patrizia Torricelli avance par conséquent que « les invertébrés ne sentent pas les températures », et que leur plongée dans de l’eau frémissante provoquerait uniquement un choc physiologique mais en aucun cas le ressenti d’une quelconque douleur.

Ce n’est pourtant pas ce qu’avance d’autres experts, à commencer par Robert Elwood de la Queen’s University de Belfast qui a dirigé des recherches sur le ressenti de la douleur chez les crabes et chez les crevettes.

Une crevette – Crédits photo Schick via www.morguefile.com

Du ressenti de la douleur à la souffrance

Pour tester le ressenti ou non de douleur chez le crabe, Elwood et son équipe ont réalisé un test avec 90 de ces crustacés. Ces derniers avaient le choix entre deux rochers pour s’abriter : sous l’un d’eux ils recevaient de petits chocs électriques, pas sous l’autre. L’expérience a été réalisée à dix reprises. Les chercheurs ont constaté qu’à la deuxième tentative, aucun crabe n’a changé de rocher même après avoir reçu les chocs électriques, alors qu’à partir de la troisième, les crabes qui avaient reçu les chocs électriques sont allés se cacher sous l’autre rocher. Pour l’équipe de chercheurs, ceci ne démontre pas obligatoirement une souffrance en tant que tel chez les crabes mais montre cependant qu’ils sont dotés à la fois d’une sensibilité à la douleur et d’une capacité de mémorisation qui influe sur leurs décisions. Elwood conclut que bien qu’on ne puisse pas encore avoir la certitude que les crabes souffrent puisqu’on ne peut pas encore le prouver, tous les indices mènent à une telle conclusion.

Un crabe – Crédits photo Clemslize via www.pixabay.com

Pour ensuite tester le ressenti des crevettes, Elwood a choisi de déposer de l’acide acétique sur leurs antennes et d’observer leur réaction. Les crevettes se sont alors mises à essayer de nettoyer vigoureusement leurs antennes avec leurs pattes. Elwood leur a ensuite appliqué un anesthésiant ce qui a calmé les crevettes. Il note aussi que les crevettes, tout comme les crabes de la première expérience, se frottent de façon prolongée aux endroits atteints par l’acide ou les chocs électriques. Elwood en conclut que les réactions des crustacés « ne sont pas que des réflexes [mais] des comportements complexes et prolongés qui impliquent clairement le système nerveux central ».

D’autres spécialistes, comme le professeur de médecine vétérinaire Eric Troncy, affirment que les invertébrés souffrent bel et bien. Cette conclusion fait suite à son analyse du comportement de ces animaux lorsqu’ils sont confrontés à la douleur. Il a aussi étudié les systèmes de détection et de perception de la douleur et les a comparé à d’autres espèces. Eric Troncy est formel : « Est-ce qu’ils [ressentent la douleur] ? Est-ce que ça génère une certaine mémoire, une intégration de la perception qui modifie les comportements et qui pourraient alors être suggestif de douleur et de souffrance ? La réponse est oui ».


Bien qu’un consensus prévale encore aujourd’hui sur la souffrance que peuvent ressentir les crustacés, des études démontrent qu’ils ne sont pas insensibles à la douleur, sont capables de mémoriser cette mauvaise expérience et d’agir ensuite en conséquence en modifiant leur comportement. Certains spécialistes affirment en outre qu’il ne s’agit pas seulement d’une perception de la douleur mais bien du ressenti d’une véritable souffrance. Il est peut-être tant de changer la perception que nous avons sur ces animaux et de stopper la pensée selon laquelle l’absence de cri est synonyme d’absence de souffrance.

Citron vert